Mercredi 28 novembre 2007
Coucou tout le monde !

Voilà, encore une trop longue absence ! J'ai beau y mettre du coeur, je ne parviens jamais à rattraper le temps. J'ai quelques merveilleuses pages à vous faire lire. Jeudi c'est promis !

Je continue de grandir en double, de vivre en double,  bref, je couve ma plus belle histoire d'amour. Noël ne nous apportera que du bon et c'est ce que je vous souhaite à tous.

J'ai rangé les pages de mon blog dans  la communauté Imaginair. Je ne suis pas une pro du fonctionnement des blogs, je ne sais pas ce que ça va donner, je vous souhaite une éventuelle mais excellente lecture.

Ah oui, j'oubliais, la belle légende de  Mongolie est publiée , je vous envoie le lien dés jeudi. Je vous inviterai alors à lire un extrait pour avoir votre avis.

Merci et bonne nuit

Claude Hiquet
Par Claude Hiquet - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Lundi 22 octobre 2007

botte-de-sept-lieux.jpg - « Voilà, voilà, ça vient, moi, bonne étoile, je rhabille de pied en cap. Un p'tit coup de sainte balayette et fini les calamités qui brisèrent dans les Alpes Bavaroises, la cheville du bon docteur Martens. Un peu de sommeil réparateur, puisque la nuit porte conseil et voici la géniale invention, la chaussure très laide mais très confortable, conçue dans de vieux pneus (d'où l'expression « c'est dans les vieux pneus qu'on fait les meilleures pompes »), et faite pour accompagner les binômes pédestres et claudiquant, quelle félicité ! Une petite filante d'années, et ces vilaines chausses, reconnues pour leur confort, le sont aussi pour leur laideur. Les laids, cheveux dressés à l'iroquois, multicolore flachi de préférence, perfecto usé et piercing craignos, marchent comme un seul homme chaussés de Doc Martens, trimbalant leur symbole social, préférant quelle insulte, la paix et l'égalité, au profit inégalé. Encore une petite filante et la marginalité n'a plus court mais les Docs restent. Des planches des music-hall au parvis du Vatican, en passant par les scènes rock and roll, hard rock, voire carrément star ac, les pieds les plus usés retrouvent une deuxième jeunesse et les bottes de sept lieues peuvent aller se rhabiller, même l'ogre pieds-nus a fini par bouffer le petit poucet pour lui piquer ses Docs.

- « Bravo ! Superbe exposé ! Et moi dans tout ça ?

- «
 Ah oui, j'oubliais... »

    Non plus un, donc, mais deux vilains, très vilains petits canards allaient claudiquant dans la cour de l'école maternelle. A coup de lacets éternellement défaits, à coup de pieds creux, à coups de bas en harmonie certaine avec leur laideur perpétuelle, ils évoluaient, lourds et gauches, dans un univers où, déjà, l'enfer des marques laissait poindre les premières flammèches d'un brasier que les prochaines décennies ne maîtriseraient plus.

    Objet de toutes les curiosités, des plus naturelles aux plus mesquines, les pieds de Claude Hiquet, recueillirent, tout au long des années de primaires, d'innombrables sobriquets. « Panards, péniches, pieds bot, pied de biche ou pied de cochon, voire carrément pied de poule ». Pour son entrée au collège, papa, décidément super cool, attribua à sa fille, une éminente responsabilité : se cirer les pompes, elle même. Aussitôt demandé, aussitôt fait, Claude Hiquet prit la décision de ne plus jamais, jamais, ne serait-ce qu'effleurer un tube de cirage ou une brosse à reluire. Désormais, la poussière serait le nouvel attribut de ses horribles avatars, une oeuvre sans précédent dans le monde du « crad ». Des semaines durant, Claude Hiquet traîna donc, non sans une certaine fierté, ses pieds atrophiés, dans les allées terreuses des squares en automne, dans la poudre rouge de la cour du collège, dans les tas de feuilles mortes, dans tout ce qui, de près ou de loin, s'apparentait à un nouveau moyen de grimer d'affreuses et orthopédiques chaussures. De mois en mois, les caches-pieds en question subissaient au quotidien, une démarche volontairement grunge, très stylée aux yeux du monde adolescent, à la limite de l'affront face à la société bien-pensante. L'hiver venu, le gel et la neige eurent raison d'une première et coûteuse paire de chaussures orthopédiques. Au nom d'un certain trou dans certaines caisses liées au remboursement des soins médicaux, on refusa à Claude Hiquet le financement d'une deuxième paire pour une seule et même année. Papa cool et maman poule eurent beau contester qu'une adolescente ne peut sans traumatisme psychologique grave, porter les mêmes et horribles godasses d'un bout de l'année à l'autre, rien n'y fit.

- « C'est comme ça ma brave dame, estimez-vous heureuse, outre-manche on n'a pas de sécurité sociale... »

    Telle fut l'unique et pauvre conclusion d'un agent stoïque et imperturbable face aux larmes de crocodiles de la troupe Hiquet. Ors, outre-manche, justement, la fureur laide envahissait sans vergogne les rues de Picadilly. Pour une paire de pompe, qui d'autre que Claude Hiquet pourrait se vanter d'avoir affronté les flots déchaînés ? Ni une ni deux, on laissa la verte adolescente sur le pont d'un navire. Papa cool et maman poule, très fiers de leur progéniture partie à l'aventure, chasser la mode des chausses à coques, se gargariseront longtemps d'avoir poussé leur déferlante hurlante vers les côtes voisines. Pensez-donc, un voyage linguistique, un apprentissage de la mer, le tout pour le prix modique d'une paire de chaussures décadentes et... D'une semaine de vacances... « Le pied » pensaient les heureux et prévoyants parents sans jamais chercher le mauvais jeu de mot. Nul ne sait encore à cette heure si Claude Hiquet prit son pied. Toujours est-il qu'elle revint, la semaine suivante, chaussée de Docs coquées. Sur les docks justement, on la repéra dés l'ancre jetée, à sa jolie teinte verte, assortie à la couleur de la mer et... de ses croquenots flambant neufs. Le mal de mer passé, une filante d'année s'écoula et Claude Hiquet ne quitta plus jamais ses chaussures orthopédiques, à la mode enfin, dans ce nouvel enfer des marques les plus laides.

    Ainsi chaussa t-on Claude Hiquet, à la mode s'il vous plaît, dissimulant pour un temps, les calamiteuses cavités de ses pieds creux

 

    " Voilà c'est comme ça que j'ai commencé de marcher droit, presque prête à rentrer dans le moule si tant est qu'un moule à ma mesure ait jamais existé, chaussée coquée, mais dégoulinant toujours d'un plume au supplice, d'une main en plein sevrage national, gouvernemental, excécrable...

    Ainsi chaussa t-on Claude Hiquet, à la mode s'il vous plaît... drmartin1.JPG

 


Par Claude Hiquet - Publié dans : Génèse - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Lundi 22 octobre 2007

    labonneetoile.jpg C'est une histoire de gamelle où le ciel joue son rôle, infiniment grand, juste au dessus de l'infiniment petit. Il est 13 heure juste au cadran du clocher de l'église dominant sur les rues Pluviôse et Brumaires. Non loin de là, la rue de l'Escapade débouche sur le chemin des écoliers. Deux écoliers justement, ont pris la clef des champs, choisissant d'abandonner cartables et cahiers pour aller faire trempette dans les vagues bleues de ce début d'été. L'astre solaire est frileux, le fond de l'air garde en mémoire les frasques d'un printemps capricieux, qu'importe, deux paires de godillots vivent la brutale exclusion de leur monde de petons indociles. Deux paires de pieds s'exhibent sans contre-façon au grand dam des palourdes et autres fossiles tout autant conservés que conservateurs. Au diable les pavés des rues édentées, au diable les danses militantes et les matraques. L'innocence de l'enfance ne sait pas encore qu'on se permet d'interdire l'interdit. L'innocence de l'enfance s'en fout finalement. Tandis que leurs jeunes parents, défendent l'avenir qu'ils tiennent pour acquis, les joyeux marmots caressent la plage de leurs pieds roses et libérés des godillots, se roulent dans les mares, prennent leurs pieds, au sens propre comme au sens figuré, l'apanage de l'enfance que la souplesse du cœur et du corps ! C'est la période la chasse aux crabes cachés sous les pierres à chevelures d'algues, alors les galopins deviennent apprentis archéologues des fonds marins à marée basse. Les petits crustacés s'enterrent, les doigts s'enlisent, s'agrippent, s'écorchent, les pieds, point d'amarre et d'équilibre des postérieurs dansant au raz de l'eau, sont enfouis dans la vase, la quête des bébètes à pinces s'avère longue et fastidieuse. Pataugeant, babillant, les baigneurs en herbe se dandinent, les fesses humides, les cheveux fleurant bon le sel marin. La scène est touchante, les premiers gardes-côtes écrasent une larme derrière leurs jumelles. C'est l'instant rêvé pour l'improbable catastrophe. Les calamités sont à peine dans leur prime jeunesse, encore au nombre de trois. En pleine errance pourtant, à la recherche de la victime idéale, elles interceptent le langage codé des crabes effrayés et des pierres au supplice de ces doigts qui tirent sur leurs cheveux d'algues. Par jeu ou pour entraînement, les calamités s'immiscent dans les carcasses des crustacés en mue et s'investissent pourfendeurs de justice en faveur des pierres chevelues et des crabes pourchassés. Une étoile de mer, alanguie sous une fine couche de sable, étire ses tentacules avec nonchalance. Elle se prélasse dans les reflets d'or des vaguelettes, savoure la cour de l'astre solaire, sait comme il est bon de se faire attendre de l'amant éperdu. Pour se donner sous son meilleur jour, elle attise encore le feu des rayons ultra violets, son bain chauffe doucement tandis qu'elle digère sans hâte les mollusques pris au piège de sa gourmandise et se pare de leurs coquilles. Quelle fin tragique que celle de l'étoile de mer, victime à la fois des calamités et du poids de deux écoliers tombés sur leurs derrières. Les calamités, envenimant la vengeance des pierres à chevelures et des petits crustacés, ont saboté l'équilibre des petons indociles, enduit les algues de leur fiel glissant, animé les pinces par trop inoffensives, des pires intentions. Sur une tignasse verdoyante, les enfants ont glissé, basculant un instant pour retrouver leur équilibre, en vain, la main tendue au compagnon de plage s'est trouvée piégée dans une patte de crabe, un cri, une pierre bancale ont fait le reste et deux bambins sont partis à la renverse, chutant de tout leur poids sur le coeur d'une étoile de mer amoureuse du soleil. L'astre vivant, mortellement blessé, a révélé, du fond de ses plaies, les pierres précieuses, éclats d'un vieux fossile savamment décortiqué. Les écoliers, trempés de la tête aux pieds, les genoux écorchés, ont versé quelques larmes sur leur première blessure de guerre, sur leur innocente victime et promis d'emporter comme une preuve vibrante d'une vie après la mort, l'étrange trésor de l'étoile de mer. L'astre solaire, cependant, éperdu de chagrin, à puni sévèrement les pilleurs de mares. Aveuglant les yeux si fragiles, il a profité de leur cécité momentanée pour dérober le coeur diamant de sa bien aimée et l'accrocher au firmament, témoignage éternel de l'ardeur d'une étoile amoureuse du soleil. En épitaphe il a gravé ces quelques mots dans les brumes d'un nuage qui passait par là.

-
« Ci-git ma bonne et douce étoile. A jamais nous voici réunis, je serai Soleil, roi protecteur des girouettes otages, tu seras bonne étoile, sainte patronne de toutes les victimes des terrestres calamités »

    La bonne étoile brille depuis, de jour comme de nuit. Les deux amants vivent toujours, en dépit des changements climatiques et ne comptent plus leurs innombrables descendants qui montent régulièrement s'accrocher au firmament.

Ainsi naquit ma bonne étoile, mollusque avachi, réincarné en étoile endormie au firmament d'un astre solaire amoureux d'une étoile mer. C'est du moins ce que je suis censée raconter aux éminents représentants de l'éducation internationale et virtuelle, ça promet !

-
« Le mollusque avachi t'informe qu'il prévaut sur l'ordonnance de ta prochaine mise en veille...

- « Enfin, M'main ! Même sous hallucinogènes le plus grand des mythomanes n'inventerait pas de pareilles histoires

- « Ce n'est pas une histoire, c'est un conte, celui d'une étoile de mer amoureuse du soleil et non l'inverse, et puis c'est mon histoire, que tu le veuilles ou non

- « J'en déduis que tu es à la fois la main qui me guide, la bonne étoile, le goupillon pourfendeur de calamités, tu es quoi au juste ?

- « Tu me casses les pieds
- « Justement, en parlant de pieds, je suis toujours coincée dans mes godillots. Bonne étoile ou pas, peut-être pourrais tu faire quelque-chose...


 

Par Claude Hiquet - Publié dans : Génèse - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Lundi 22 octobre 2007
enfanceetbonne--toile.jpg

 

C'est la rentrée. Une rentrée très 70's. L'interminable trottoir, couvert déjà, de feuilles à la mort dorée, se jonche aussi de sandales à pâquerettes, de tongues à papas cools, de bateaux bleus pastel, verts parfois, dont les lacets de cuir serviront sans doute de canots de sauvetage aux ampoules à venir. Au cœur de ce trafic piéton et bariolé, de tous petits mocassins, de toutes les couleurs eux aussi, des rangées de souliers vernis derniers cris, arpentent le bitume, tantôt maladroits, tantôt sautillants, tantôt fiers d'une démarche très assurée. Quelques uns recueillent les auréoles salées des larmes, suivant cahin-caha le rythme imposé des tongues à papas cools. Seuls deux petits pieds adoptent un pas robotisé, un rien honteux. Sortis d'une usine inconnue, loin de toute mode « yé yé & Cie », les deux petons connaissent l'enfer de la rentrée depuis leurs tous premiers pas. Victimes de leur entêtement à ne rien faire comme les autres, ces deux indociles ont refusé le contact froid et obligeant du sol, brisant, quelle infamie, la loi sacrée de l'apesanteur. Parce qu'ils ont tenté de prendre de la hauteur, entraînant une innocente enfant à se mouvoir sur la pointe de pieds, on a voulu les corriger, à défaut de les punir. Les voilà prisonniers de chausses lourdes et droites, faites de cuir dur, ne laissant aucune liberté, surtout pas celle de se prendre pour l'apanage d'une danseuse étoile ou, pire encore, pour un porte manteau. Pour les petons sans forme, il n'est d'autre issue que de marcher, droit, sur tous les appuis, notamment ceux de l'inexistante voûte plantaire. L'auteur de la barbarie ? Le bon podologue, adoré de l'innocente enfant, pour offrir une fois par moi, la liberté de se mouvoir sans chaussures, sur un drôle de tapis roulant. Il regarde le pas rebel, juge, évalue, fait monter l'enfant sur une vitre réfléchissante, lui chatouille ses pieds creux en traçant les courbes de la prochaine paire de chaussures orthopédiques. La minuterie médicale fait son métier de coûteuse horloge : elle sonne, elle estime, elle enregistre les honoraires astronomiques du spécialiste du redressement pédestre. L'innocente enfant rechigne un peu, on connaît sa gourmandise, on lui offre une sucrerie, elle cesse de geindre et remet ses atroces chaussures.

Ce matin de rentrée, Claude Hiquet connaît les premières coquetteries féminines et remarque avec effarement sa différence. Dans le flot discontinu des tous petits souliers, elle n'est plus qu'une paire hideuse de vilains petits canards.

Dans leur coin, les calamités ricanent, savourant leur toute première victoire. La bonne étoile dort, du sommeil du juste.

 
- « Je m'en vais te la réveiller moi, la bonne étoile, et fi ça encore ! Eh ! Oh ! L'astre stellaire ! qu'est ce que tu attends ? Que je te déballe la constellation rouge ?

La tourterelle revient se percher en chaire. Au dessus du calvaire, une étoile scintille en désordre.

-
« Non, non, ça c'était il y a trois ans, ainsi baptisa t-on Claude Hiquet, riez, riez etc... Depuis curseur s'est fait la main, la main se serait bien fait la malle et pendant ce temps là, je piétine coincée dans d'horribles godillots


- « S'cusez, permettez que je me remette, pas évident de dormir du sommeil du juste au fond d'un trou noir, c'est que c'est bruyant un trou noir, et dangereux avec ça...

-
« Oui, oui, une autre fois la bonne étoile... Voilà, ça y est, je deviens dingue, je parle à une étoile

 


- « Pourquoi pas ?

-
" Pourquoi pas ? ! Parce qu'une bonne étoile, passe encore, mais une étoile qui pionce à longueur de temps et qui débite des énormités à chaque lune, je savais que M'main en avait un petit grain mais tout de même...

-
« D'accord, d'accord, première leçon donc, histoire stellaire "

Par Claude Hiquet - Publié dans : Génèse - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Lundi 15 octobre 2007

calamit--.jpg Je sèche. Je dégouline. Les restes de la précédente averse se sont pendues à ma fierté capillaire et agonisent dans les noeuds coulissants de mes boucles tristes et détrempées. Claude doit m'attendre sur le parvis de l'église. Il est la raison, ma raison d'être, il est sage, il est ma sagesse mais... Il a tendance à partir avec, me laissant seule et dépourvue de toute rationalité. Le garagiste doit pester dans les embouteillages à cette heure et je ne sais plus que faire de mon café noir et froid. Page blanche, j'angoisse.


- « Mais... mais que se passe t-il ?

- « Quoi, qu'est ce que j'ai ? !
-
« Ma table ! ma jolie table de bar ! Votre plume bave tout ce qu'il sait ! Non mais regardez-moi ça ! Vous avez baptisé mon marbre blanc d'encre bleue ! 
-
« Baptisé...


- « Ça y est, ça recommence... Je m'appelle Claude Hiquet... Riez, riez... Baptême donc »


 

Un dimanche 14 juin, la lumière prend une religieuse récréation. De pétale en pétale, elle effeuille la rosace du vitrail principal, sous la course régulière et éternelle des lames d'orfèvres du religieux cadran. Le clocher domine sur la rue Pluviôse. C'est jour de fête alors le bourdon, éternel suicidaire dans sa parure de bronze a pendu son cafard à la corde, légère et flottante ce matin de soleil, fière d'être le bras droit d'une mécanique millénaire, ignorante sans doute de son prochain destin de curiosité touristique. Dans quelques trente années, l'ère numérique tiendra la vedette et se déréglera avec régularité, sonnant le tocsin pour les épousailles, l'angélus pour l'aube et le carillon pour l'alarme. Aujourd'hui, le bourdon, dépourvu de cafard, donne le la de la danse des matines « ding ding dong », rythme le pas des noceurs du premier jour et concurrence le chœur des montres à gousset des aieux, sorties pour l'occasion et fièrement brocardées aux poches des gilets. Les nuages et leurs ombres menaçantes n'en sont qu'au balbutiement en matière de technologie météorologique. Leur tentative terroriste a échoué. Le soleil, défenseur d'or et de ciel bleu, demeure invaincu dans l'histoire climatique et décerne son rayon d'honneur au cadran solaire. Il est 10h, horaire astral et les premiers souliers vernis, arrivés de la rue Brumaire, atteignent en chahutant les pavés du parvis de l'église. Ils sont bientôt suivis de raisonnables mocassins beiges, lacés de boucles sages, dévoilant à peine les chaussettes dépareillées des mollets étourdis. Un rien rigides, mais soignés, distingués, nobles jusque dans la sobriété de la tenue des chevilles délicates, les talons aiguilles forcent le respect du piétinement général. Chacun se range, deux à deux, équilibre des hôtes piétons oblige, au passage de ce cortège si féminin. Les pavés sont disjoints, le sol mesquin, la loi de la gravité sans appel, les chevilles tordent, penchent, esquivent la foulure et se redressent, droites sur les talons aiguilles. Le piétinement général s'agite un instant, comme secoué de spasmes incontrôlés avant d'esquisser quelques pas de secours, généreux et flatteurs mais tout à fait inutiles : les talons aiguilles conservent leur stoïcisme jusque dans le burlesque, pas de casse, pas de cris, pas de plainte, à peine un morceau de cuir prisonnier du pavé, agile pas de deux et tout revient dans l'ordre. On se range à nouveau de chaque côté du portail pour l'arrivée de deux petons à peine sortis de leur boîte en carton. Deux petites chaussures, taillées sur mesure, cirées, lustrées, appliquées à marcher droit, empêchent rigoureusement la bagarre incessante de deux pieds d'enfant, belligérants depuis l'époque fœtale. Le « Te Pedeum », sonné l'avant veille sans doute, intime la paix provisoire. Ce matin de soleil, les deux pieds d'enfant endossent un rôle solennel, il leur faut ouvrir la marche au devant d'une sainte ascension. Loin au dessus d'eux, bercés dans les bras d'une mère émue, les pieds creux d'un ange rose dépassent de leur robe blanche.


- « Ange rose et va nus pieds, on progresse, je suis née après l'ère minitel et tous mes compatriotes portent des chaussures, c'est une bonne nouvelle, enfin je l'espère.... »


 

Ils arrivent, solennels, lavés de tout orgueil et sans doute de tout péchés, calmes et blancs, offerts à l'air du jour, maîtres incontestés sur le marbre du lieu saint. Les P.P. (Pieds du Père), guides de toute sainte ascension, paisibles, posés bien à plat sur d'humbles semelles, à peine retenus de lanières fines, déplacent avec précaution les pans d'une aube cléricale, fraîchement sortie du pressing. La lumière a fini d'effeuiller la rosace et enfermé dans son prisme les éclats primaires des vitraux Saint Pierre. En arc de cercle, elle disperse, claire et généreuse, ses paillettes d'or et d'argent au dessus d'une poignée d'âmes chaussées, portant sur les fonds baptismaux un...


- « Un ange rose et va nus pieds qui n'a rien demandé à personne jusqu'à preuve du contraire, on va commencer à le savoir ! 

- « ... Un ange rose et va nus pieds en effet, que rien n'oblige à dormir dans les bras de sa mère émue, si ce n'est la loi de la gravité. Que faiblissent les bras puériculteurs et rien ni personne n'entendra plus parler de Claude Hiquet

- « Admettons... »

 

Un ange rose s'avance donc, sur la nef centrale, tandis que s'éparpillent les convives, à grand bruit de bancs et chaises déplacées, dans les rangs austères mais fleuris pour l'occasion. Les retardataires devront se contenter des pries-dieu des chapelles sombres. Pour le coup, les genoux des pantalons de costumes connaissent leur premier banc d'usure, au grand réconfort des pieds, échauffés d'avoir battu le pavé du parvis.

Le silence est d'or, s'étend sur l'assemblée, à l'heure où la lumière, tombante soudain, dévoile au dessus des chausses, les pantalons, les chutes de robes longues, les fraîches gambettes, nues sous les mini-jupes, les tailles coquettes et ceinturées, les torses bombés ou avantagés, les nuques cravatées, parées de colliers de perles, les visages, pâles ou hâlés, natures ou fardés, graves ou souriants, poupons, adolescents, adultes, vieillissants, ridés ou savamment liftés, éclairés d'un regard parfois, trahissant bien souvent l'appréhension d'une longue et fastidieuse cérémonie.


- « Fort heureusement, l'ange rose ne lit ni n'entend. L'énumération, toute littéraire soit-elle, ne lui aura pas coupé le souffle... »

 

Un souffle s'engouffre par le portail laissé ouvert, une tourterelle s'invite au baptême, d'un battement d'ailes, elle rejoint la chaire du père et s'y perche sans crainte aucune. Trois moinillons gris ont profité de la diversion pour s'aventurer au bas de l'église et picorer les grains de riz jetés la veille au dessus d'un couple d'enfants qui voulaient devenir adultes. La lumière, distraite, frissonne, jetant alentours ses dernières paillettes, aussitôt recueillies par les volatiles avares de tout objet brillant.

Le père accueille la mère émue et la robe blanche où s'agite un ange rose, battant l'air de ses pieds creux. Le bourdon termine sa thérapie. Il laisse aux clochettes de cuivre le soin de retentir, vives et rapides, acclamant l'entrée solennelle d'un ange innocent au panthéon des bien pensants. Chantent les orgues, les chœurs, sonnent les hautbois, résonnent les musettes, chevrotent les voix sans âge, promesses d'éternité de la chorale paroissiale.


- « Des canards après les moinillons, bravo ! »

 

L'église est un monument creux, les statues de plâtre et les pieds de l'ange rose aussi, les cantiques s'enlisent, l'écho de l'ennui bourdonne, la scène est monumentale. Le père est un saint guide. Il prend pitié de ses ouailles, du haut de sa chaire, désigne la tourterelle, les moinillons, les canards, la lumière discrète entre les colonnes de l'autel, étend la main au dessus de l'ange rose, tire quelques larmes des yeux de la mère émue, évince, consciemment ou non, trois petites tâches d'ombre, glissées à l'insu de tous, au pied de l'autel, juste au dessous des pieds de l'ange. La lumière regrette soudain d'avoir perdu ses dernières paillettes, convaincue d'avoir affaire à celles que l'on aura omis de convier aux réjouissances : les calamités.


- « Qu'est ce encore que ça, des calamités
- « Calamités, du latin calamitas, se dit du Tout grand malheur public ou de l'infortune... »

 

Les calamités sont offensées. La lumière tremble derrière ses colonnes de marbre, la tourterelle s'est enfuie, les moinillons gris progressent dans la nef, attirés sans doute, par les jeux d'ombre et de lumière. Rien ne saurait troubler, pourtant, la félicité d'un ange rose, prêt à s'éveiller alors qu'on le penche au dessus des fonds baptismaux.


- « Renoncez-vous... » tremble la voix du saint père

- « Aux félicités ! » chuchotte l'une des calamités, si bas que personne ne l'entend et...

- « Nous renonçons ! » promet l'inconsciente et sage assemblée. L'ange, comme averti d'une mauvaise trame, s'éveille, rougit, émet son premier cri.

- « Renoncez-vous... » reprend la voix paternelle

- « A la sérénité ! » risque la seconde calamité, si petite que personne ne la voit et...


- « Nous renonçons » promet encore l'assemblée, obéissante à l'assentiment de la mère émue. L'ange, rouge écarlate, hurle et diffuse son tout premier parfum... Rose...

- « Renoncez-vous... » invective la voix, sainte, masculine, convaincue et convaincante

- « C'en est assez ! » s'exclame alors la lumière, ébouriffée d'éclats éparses des couleurs des vitraux Saint Pierre. A l'éblouissement général, la gerbe lumineuse se libère des colonnes de marbre, s'élance dans le vide et retombe en arc en ciel sur la dernière calamité qu'elle écrase de sa toute puissante décompression prismique.

- « Catastrophe ! » s'épouvantent les deux calamités survivantes. Effrayés par l'étrange rayon, trois moinillons gris s'envolent et se sauvent par le porche de l'église.

L'assemblée, aveuglée, déconcentrée répond un vague et inaudible « nous renonçons ». Au dessus du clocher millénaire, veille l'Eternel, dans l'attente de son nouvel angelot. Nul doute qu'il n'aura rien entendu, déjà indisposé par l'étrange et non moins infernal parfum de son futur hôte terrestre, fait à son image cependant. La mère émue, un rien gênée, soudain, face aux effluves d'un pot pourri émanant de la robe blanche de son ange cramoisi, feint de suivre la cérémonie. L'assemblée des premiers rangs étouffe quelques rires. Pour dissiper la confusion, on allume un cierge. La lumière se concentre sur la flamme mais... Pas de félicité, plus de sérénité, le destin de l'ange au court bouillon est scellé pour ainsi dire.


- « Oui, enfin, pas tout à fait... Permettez ? »

 

Qui ose ? l'Eternel intrigué lève un céleste sourcil, le prêtre lève une main prolongée d'un goupillon, la lumière décoiffe la flamme, étincelles, la tourterelle revient se percher en chaire. Au dessus du calvaire, une étoile scintille en désordre.


- « La bonne étoile ! Enfin ! Z'êtes en retard ! » grommelle l'Eternel, ravi pourtant, d'avoir voix au chapitre, devançant à ce moment de l'histoire, le saint marque page et curseur son acolyte.

- « Navrée l'éternel, colloque des super nova, je pouvais pas rater ça

- « Oui, oui, épargnez nous les commentaires et filez à l'autel, on vous attend »

 

La bonne étoile, marraine intérimaire de l'ange rose odorant, s'accroche au jeu de clefs du Saint Pierre vitrail et s'applique à renverser la vapeur noire des calamités. Le goupillon fend l'air une première fois.


- « Croyez-vous... » interroge le maître de cérémonie

- « à l'inversion » souffle la bonne étoile interrompant les calamités

- « Nous croyons » entonne l'assemblée

- « Croyez-vous... » poursuit le prêtre

- « au sommeil réparateur » intervient promptement la bonne étoile

- « Nous croyons ! » affirme l'assemblé

- « Croyez-vous... » insiste le religieux

- « A ma sainte balayette » ironise la bonne étoile, renvoyant pour un temps, les calamités à leurs chères poussières

- « Nous croyons » répète l'assemblée, scellant pour de bon l'angélique et rose destinée

 

La scène se fixe un moment dans l'arc de lumière, à présent blanchi de toute coupable impuissance. Une dernière ombre couvre le clocher millénaire, les vitraux Saint Pierre, l'autel, le prêtre, l'ange, la mère émue et l'assemblée chaussée. Eclair, tonnerre, l'Eternel est en colère.


- « Qu'est ce que c'est que ce Baratin de potache ! ? Où vous croyez-vous la bonne étoile ? Chez Harry Potter ?

- « S'cusez l'Eternel, pas eu le temps de réviser mon bréviaire, j'ai improvisé...

- « Expliquez...

- « Oui... Heu... Bon. L'inversion pour récupérer un temps soit peu de félicité... Le sommeil réparateur pour une sérénité au moins nocturne... Ma sainte balayette pour intervenir en cas de calamités impromptues... Voilà, un peu d'imagination, faites un geste l'Eternel !

- « Va pour l'imagination, adjugé, baptisé ! » Conclue l'éternel soufflant sur le bras du prêtre qui abat le goupillon, une dernière fois, au dessus de l'ange rose aux pieds creux. Chantent les orgues, les chœurs, sonnent les hautbois, résonnent les musettes, chevrotent les voix sans âge, promesses d'éternité de la chorale paroissiale. La tourterelle s'élance à nouveau, prise dans l'appel d'air du portail ouvert, les moinillons gris se sont dispersés, les calamités sont poussières sur le parvis, piétiné à présent par les chausses enchantées de l'assemblée délivrée. angelots.jpg


- « Dois-je réellement commenter cette foire ?

- « Non, pas la peine

-
« Tout de même, m'main, que dois-je faire d'une paire de calamités, d'une bonne étoile et d'un Eternel en pétard ?

-
« Veille et devient veilleur...


-
« C'est malin !

-
« Un peu d'imagination, te voilà baptisée, tu voulais un nom, une histoire, alors...

-
« Alors... Ainsi baptisa t-on Claude Hiquet, riez, riez, un dimanche 14 juin, dans une religieuse récréation d'ombres et de lumière... »

 

Voilà, c'est comme ça que j'ai commencé d'exister, en dégoulinant d'un plume hors d'âge, victime d'une averse meurtrière, (et l'on parlera de dégâts collatéraux...), bref hors d'usage, se vidant de son encre sur le marbre d'un troquet, à l'heure où, curseur, mon bien aimé géniteur, dormait encore sans doute, ignorant (le bienheureux) des dernières trouvailles de la main qui me guide. A coup de goupillon, on a ouvert la porte de mon monde virtuel aux vers, aux spasmes (ou spams, je n'ai jamais su distinguer les uns des autres), le tout regroupé, si j'ai bien suivi, sous le nom de « Calamités ». Je veille, depuis, sous les conseils d'une main pieuse, en vain, puisque toute veilleuse que je suis, jamais, jamais, je n'ai aperçu ni ressenti les bienfaits de ce qui devrait me sauver : l'énigmatique bonne étoile.

- « Sans doute n'as tu pas encore trouvé la lumière, un peu d'enseignement pour mémoire, je ne suis pas ta carte mère, mais en son nom, je te somme de rejoindre les bancs de l'école...

168-banc.jpg

 

Par Claude Hiquet - Publié dans : Génèse - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Lundi 15 octobre 2007
d--ferlantehurlante.jpg Les pieds dans les étriers et la tête proche de l'implosion, les mains broyeuses définitivement grippées sur leurs dernières victimes, les mains broyées d'un inquiet géniteur, tel fût le premier décors posé pour une naissance imminente. Un ciel chagrin toute la journée, une température infernale, le stationnement soudain de nébuleuses noires au dessus de la clinique, voilà pour le climat. Serait-ce une fille ou un garçon ? A cette heure on ne se pose plus la question, on l'appellera Claude, c'est écrit, prénom androgyne, pour éviter les quiproquos. Surnom : Claudine pour une fille, Claudo pour un garçon. Son patronyme, c'est vrai, personne n'y pensa, ni avant, ni après. Hiquet, 3è du nom, Claude Hiquet, donc, prédestinée à venir au monde avec les pieds creux. On appellera pédiatre, dans un premier temps, le savant génial et inventeur des bottes à pieds creux, en vieillissant, il prendra le titre d'orthopédiste.

Mais quel est ce tremblement ? De terre ou de ciel, rien ni personne ne l'ignore plus, les éléments se haïssent en ce printemps tardif. Les eaux débordent et les fleuves sortent de leurs lits, les terres rentrent les épaules craignant que le ciel ne leur tombe dessus, les ondes s'affrontent en haut lieu, première étincelle, faute de poudre, c'est le feu qui prend de suite au dessus des villes et campagnes. Les nébuleuses, en mouvement spontané, s'entrechoquent, roulement de cymbales, éclair, terrible, luisant, déchire l'univers, frappe les cimes des arbres, les branches, les premiers toits, ricoche sur on ne sait quoi et percute de plein fouet les vitres médicales de la clinique.

 

Ainsi naquit Claude Hiquet, déboulant de cette inexplicable décharge, dans la salle de travail, heurtant les étriers de ses pieds creux et surprenant sur la page blanche, un curseur impuissant mais décrété bien aimé géniteur.

 

L'avènement électrise la maternité toute entière. Dans la pouponnière, la jeune classe hurle en concert, soulignant son intérêt premier pour l'un de ses semblables. Les bras maternels et puériculteurs bercent, chantent, tètent, changent, sortent, reviennent, fatiguent, pleurent, c'est la fête des mères alors on apporte des fleurs, on adoucit les mœurs de tout ce qui passe pour être couleurs. L'harmonie intègre peu à peu les lieux. On décide pour conclure l'œuvre magistralement orchestrée, d'emmener Claude faire le tour des berceaux, le temps de rafraîchir les mains broyeuses de sa douce maman, illustratrice de talent, à ses heures perdues, légataire à son enfant, de sa passion pour les pinceaux et palettes vives. Claude Hiquet hérite dés ses premières heures d'une touche impressionniste, venant au monde tachée de son et dotée d'une rayonnante chevelure, orange. Les locataires des bulles l'accueillent avec des sourires moqueurs, à défaut de fou-rires néo-natals. Claude Hiquet fomente vengeance. A peine sortie des bras puériculteurs, elle exprime avec virulence et force décibels son refus tout net, d'accepter quoi que ce soit, désormais, venant de l'extérieur. Elle rejette jusqu'au lait maternel, déclenchant pour le coup, le tout premier choc pédiatrique. On penche sur la poupée de son et de feu, les stéthoscopes méticuleux de tout le corps savant. On décrète une anorexie du nourrisson et on arrache aux mains impressionnistes mais non moins maternelles, l'enfant venue du ciel en colère. En nourrice, Claude Hiquet passe ses sept premiers jours de création : six jours à refuser tout élément extérieur, à se défaire de l'intérieur, à dépérir, à pétrir les nerfs déjà mis à rude épreuve d'une périssable nourrice, à piétiner dans le vide, à battre l'air de ses pieds creux... Le septième jour... Elle se repose. Le silence est d'or, propice à la réflexion, le corps savant se penche un peu plus, retrousse ses babines de chercheur fou, inspecte sa nouvelle proie cobaye et teste sans conscience des conséquences l'E.N.H.I. (Enfant Hurlant Non Identifié). Claude Hiquet, prédestinée à naître avec des pieds creux, devrait aussi sourire jaune, de ses futures quenottes, définitivement empreintes des traces indélébiles d'un inutile antibiotique anti inexistante anorexie.

 

La poupée de son et de feu rendue à sa mère, la sinistrose stoppe net son avancée en territoire ennemie. On constate, avec force analyse et synthèse médicale, qu'il n'est rien de meilleur pour rosir encore les petons creux, qu'une cure de carottes mixées. La maternité se tord de rire, le corps savant, le rouge au front, s'éclipse. En cuisine, on pèle, on lave, on cuit, on mixe orange la soupe miraculeuse. Dans un fût de verre rutilant et surplombé d'une appétissante tétine, on amène le précieux liquide, on en gave l'enfant, tant et si bien que de la tête aux pieds (creux), en passant par la chevelure flamboyante, Claude Hiquet, de plaisir, vire du vert au roux et ingurgite sans dégurgiter sa semaine de carence alimentaire.

 

Ainsi naquit Claude Hiquet, une nuit d'orage, avec les pieds creux, les cheveux rouille et le sourire jaune.

- « Et c'est moi ça ? multicolore, limite handicapée, déferlante hurlante...

- « Déferlantehurlante, mot compte triple, tu m'ôtes l'écrit de la plume, je te cherchais un qualificatif justement

-
« Mais que veux tu que je devienne avec une trombine pareille, colère à moi toute seule à peine sortie de la page !

- « Mais non, pas colère, aimable, les carottes ça rend aimable

- « Je suis...

- « Tu es Claude Hiquet pour que ça cloche parfaitement avec le scénario

- « Riez, riez... »

Par Claude Hiquet - Publié dans : Génèse - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Dimanche 30 septembre 2007

img-95-0-1.jpg La jeune femme se relève et découvre le corps que portent les pieds sortis du costume. Lorsqu'elle est debout elle n'atteint pas encore le menton de l'homme. Il est plus grand qu´elle de 30 bons cm. Large d´épaules, le buste un peu en avant, il porte un pull de laine noire sur une chemise assortie au pantalon. Son visage en longueur, le teint assez blanc, il paraît d´une quarantaine d'années. Il porte les cheveux dans la nuque et commence à grisonner. Il contemple, hilare, la mine défaite de la petite jeune femme et lui tend son téléphone portable. La jeune femme s´éponge de son mouchoir trempé, laisse échapper un hoquet malheureux, accepte le téléphone, piteuse. Elle compose le numéro de mémoire.

- « Monsieur Boité ? heu...oui, Claude Hiquet à l´appareil...voilà j´ai...j´ai encore fermé ma voiture avec les clefs sur le contact

- « C´est la troisième fois en à peine 2 mois, vous le faites exprès ? où êtes vous ?! ».

Le garagiste hurle dans le combiné, suffisamment fort pour partager sa colère avec l'entourage direct de Claude. Les mocassins se tordent, cherchant une attitude, l'homme aussi, hésite entre la pitié et le rire incontrôlable.

- « En centre ville devant le magasin coup de foudre ».

La foudre roule à nouveau et la pluie redouble

- « En centre ville ! mais vous savez l´heure qu´il est ? »

Vocifère le garagiste. Claude Hiquet essuie la buée de son cadran de montre, il est 16h30. Dans 20 petites minutes, le centre ville ne sera plus qu'un long cortège de voitures, un labyrinthe de rues embouteillées.

- « Bon, j´arrive mais...dans une bonne heure

- « Merci, vraiment, je vous attend au café en face du magasin ».

Elle raccroche, regarde le propriétaire du téléphone, résignée :

- « Vous permettez que je passe encore un coup de fil ? »

Les mocassins noirs n'ont pas fini leur course ultime mais pour une fois, le corps de leur hôte, plus léger, semble beaucoup s'amuser. Pour le coup, les pieds sont moins gonflés, moins empreints de sueur, quoi que très humides sous l'averse. De nouveau Claude compose un numéro de mémoire.

- « Mon chéri ? Heu...je vais être en retard »

On lâche un soupir dans le combiné. Claude reprend

- « J´ai un petit problème avec la voiture...ne crie pas s´il te plaît...oui je sais, tu n´as pas les clefs...moi non plus, c´est ça le problème...Oui, la préparation du mariage mais... Bon, j´arrive dés que possible »

Un bruit sourd dans le combiné conclue la conversation. « Mon chéri », très agacé, a raccroché.

- « Il faut que ça s´arrête, je vais finir par divorcer avant même d´être mariée ! »

Angoisse Claude Hiquet. Elle rend le téléphone à son propriétaire, feint de ne pas voir les grimaces de son bienfaiteur, prêt à exploser de rire. Il reprend le téléphone veut réconforter la petite jeune femme.

- « Allez ! demain est un autre jour...Tout de même, vous êtes impayable, un roman à vous toute seule !»

Il part en riant franchement. Claude reste piquée debout sous les trombes d´eau, songeuse.

- « Un roman ?... »

Sur le porte clefs, la souris en peluche cligne de l'œil, droit cette fois. Claude sursaute, pivote brusquement sur elle même, rentre décidée dans le magasin, dépose le paquet ruisselant sur le comptoir, s´enfile dans le rayon papeterie, se saisit de plusieurs blocs de papier, d´une boîte de stylos, fait dégringoler au passage l´étalage des enveloppes, retourne vers le comptoir, écrase la patte d´un chien qui fuit en hurlant, paie sous le regard médusé des commerçants et sort. Elle traverse la route, entre dans le bar.

- « Allo ? Allo ? Hé Ho, du bureau ? m'entend-on ? »

Non, il n'y a plus personne, comme d'habitude... Tant pis, je laisse tout de même mes réclamations. Je me suis faite avoir une nouvelle fois. J'attendais la lumière, la vérité sur mes origines et je tombe en plein remake de « la belle et la bête », version, « Le beau et l'andouille ». Voilà qu'un bellâtre se paie ma tête, juste histoire de se défaire de ses propres affres. M'main le dit prévoyant, compatissant, je la crois, convaincue de sortir enfin de cette flaque de boue, je prends le portable des mains du bellâtre et... Et je m'enfonce, enfin... On m'enfonce un peu plus, (merci m'main), dans le ridicule et l'humiliation. Téléphoner à M. Boité, mécano de son état, quand on s'appelle Claude Hiquet, très drôle, vraiment ! Si je ne craignais pas tant les courts-circuits humides, je me laisserais aller à quelques larmes de rire...

Et ce magasin : Coup de foudre... Là, m'main fait vraiment dans le n'importe quoi. A quoi bon une vitrine en coup de foudre puisque je suis... presque mariée ?!

Alors là, non ! Je ne suis plus d'accord, plus d'accord du tout. Comment puis-je accepter de me marier sans connaître les tenants des aboutissants ? Je veux savoir qui, comment, quand, pourquoi et jusqu'à quand je suis !

- « Oui, oui... ça vient, ça vient, pas la peine de nous faire un roman »

- « Te voilà enfin ! Et comment, je vais en faire un roman, des tonnes et des tonnes de pages, de brouillons, de lignes, de mots, de ratures et de bugs en tout genre ! Et puis c'est pas tout, et les droits d'auteurs ? J'ai un copyright au moins ? Je veux un cyberavocat ! »

- « Tu veux, tu veux, je te rappelle que c'est moi qui décide ici. Un peu de patience, laisse moi respirer, que je me regarde écrire, se faire attendre c'est se faire désirer, patience est mère de sûreté etc. etc. »

Et voilà mon quotidien, celui d'une tache d'encre échappée d'une cartouche éclatée dans le corps d'un stylo à plume. Comment je me suis portée à l'écran ? Je n'en sais rien, je laisse Curseur, M'main, Clavier et toutes ces pauvres ondes impuissantes assister, encore et encore à l'accouchement de mon être. Il fait bien noir ici, c'est bien froid aussi.

- « Mais... Mais que se passe t-il ?... Tes jambes, ta robe... »

ça y est ? ça recommence ? déjà ? quelle étrange variante...

- « Mais... Tu perds les eaux ! Vite, vite ! »

- « Oui, oui... Doucement les mouettes, on est pas aux pièces ! De l'eau maintenant, j'ai pourtant averti des risques encourus avec l'eau, gare aux courts-circuits. Finalement, je crois que je préfère l'encre. En bleu, je suis au moins une trace... Allez curseur, mon bien aimé géniteur, au travail, chasse ton bourdon, met de l'eau dans ton vin, accouche moi, encore...

 

Par Claude Hiquet - Publié dans : prologue - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Dimanche 30 septembre 2007

11-Coucou-c-est-moi-fille-maxi-1-1.jpg Je pressentais donc bien les prémices de contractions. A voir Curseur, mon bien aimé géniteur, palpiter d'impatience, il était impossible que je ne naisse pas encore... A moins que mon précédent avènement ne soit pas totalement achevé, que devenait donc l'homme aux troubles obsessionnels du comportement tandis que je devisais rageusement avec Main ?

-
« Il se paie ta tête...
-
« Il se paie ma... Pardon ? »

Discret, l'observateur obsessionnel a dû, pour dissimuler son fou-rire, contourner l'infortunée et rentrer dans le magasin. De l'intérieur, il ne peut s'empêcher de suivre l'aventure urbaine. Toujours plantée devant sa voiture, la petite jeune femme s'apprête à ouvrir la portière, en vain, elle est verrouillée... De l'intérieur. Sur le contact, les clefs de voiture attendent sagement leur propriétaire. En porte clef, une grosse et ridicule souris en peluche se balance dans un courant d'air. Elle salue de la main et s'éclate de rire. Sous les yeux élargis de la conductrice étourdie, le nounours cligne insolemment de l'œil ! Dans le pull moulant rouge, deux épaules s'affaissent lamentablement et la tête roule d'avant en arrière, puis de droite à gauche avec un râle étrange. La petite jeune femme opère un demi tour sur elle-même, sans raison aucune, en proie à ce qui s'apparente aux symptômes de la crise de nerfs imminente. Devant elle désormais, se dresse le magasin de bric à brac dont elle sort. La façade rouge offre une vitrine alléchante emplie de bibelots, d'objets de décoration, de boîtes multicolores, de presse-papiers et autres papeteries inutiles mais tellement attrayantes. En arc de cercle au dessus des larges fenêtres, l'enseigne en lettres d' or annonce la couleur : « coup de foudre » . L'air se rafraîchit subitement, les nuages preneurs de girouette-otage noircissent à vue d'œil. Conquérants de la lumière accomplis, ils ont envahi la totalité de l'espace céleste. Un éclair magistral déchire l'horizon, la foudre roule, fracassante, de grosses gouttes percent les armures sombres et s'élancent bientôt en torrent dru vers le macadam des rues Pluviôse et Brumaire. Les bottines s'emplissent d'eau, dégorgent en auréoles boueuses sur le très professionnel pantalon gris, tandis que les côtes de laine rouge se prennent à rêver d'un concours « Miss tee-shirt mouillé ». Les courtes boucles doublent de volume, les petites mains laissent tomber à terre sac et emballage. Elles s'agrippent désespérément aux cheveux rebelles, les ongles si chèrement acquis ramollissent et cassent sous les trombes de la violente averse. La pluie dissimule sur le féminin visage, les larmes de rage. Dépitée, l'infortunée s'assied à même le sol, la tête dans ses bras, réprime un cri venu du fond du cœur. Lorsqu'elle ouvre les yeux, deux mocassins de cuir noir, sortant de deux longues jambes de costume, patientent devant ses bottines, un parapluie s' est ouvert au dessus de sa tête et minimise les dégâts capillaires. Le torrent dévale désormais la rigole d'évacuation des égouts, les feuilles d'automne, détrempées, délavées, sont inexorablement entraînées par le fond urbain.

-  «  Pas votre jour de chance... »

Fait une voix laconique, bien au dessus des mocassins de cuir. Le message se transmet péniblement au cerveau de la jeune femme épuisée. Elle réalise qu'on lui parle, analyse le discours et laisse son instinct profond réagir.

- «  C'est jamais mon jour de chance ! »

Explose t-elle en frappant le sol du plat de la main... Au beau milieu d'une flaque douteuse. Les éclaboussures finissent de maculer sa tenue.

- «  Ce sont vos clefs, là, à l'intérieur ? »

Interroge encore la voix laconique.

- «  Ben non, ce sont celles du tracteur de mon voisin, ça se voit !»

Rétorque la jeune femme entre deux sanglots rageurs. Elle fournit un dernier effort pour éviter un nouveau juron.

- «  Pas la peine d'être désagréable. Tenez prenez mon portable, appelez au moins un garagiste, on ne force plus les voitures avec un cintre aujourd'hui »

- « C'est pour ça qu'on me fait venir ? une vulgaire démonstration de gaffes en séries ? Fallait pas se donner la peine, vraiment ! 

- «Tu remarqueras ma compassion, je t'offre un sauveur, plutôt sympa, prévoyant avec ça 

- « Et quoi ? je suis censée tomber raide dingue amoureuse parce qu'on me prête un portable ? Je te signale que je suis assise par-terre, dans la boue, je suis in-regardable et les giboulées que tu m'imposes risquent fort de générer des courts circuits dans mon univers... 

- « Tout cela n'est jamais qu'ébauche, ton mauvais caractère ne m'aide pas à faire de toi quelque chose de crédible.

- « Merci pour l'ébauche... D'ailleurs, en parlant de ça, c'est bien gentil de tracer une route par-ci, une paire de pompes par là, une flaque de boue, que sais-je encore, mais à l'origine, je suis qui ? 

- « En voilà une question existentielle !

- « La main qui me guide n'est pas Shaekspeare, je ne suis pas le processeur tout puissant, je n'ordonne pas encore au clavier de se mettre en branle tout seul. En bref, je ne crois pas aux miracles, même pas à ceux des nouvelles technologies, donc, il y a bien une origine quelque-part non ? »

- « Patience, patience, prend donc le portable si gentiment prêté 

- « Un jeu de pistes maintenant, bravo m'main, tu fais très fort... »

Par Claude Hiquet - Publié dans : prologue - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Mardi 25 septembre 2007
GPN-2000-000940.jpg

Il fait noir ici, c'est bien froid aussi. J'ai croisé quelques ondes égarées. Elles m'ont conté l'histoire étrange de leur expédition depuis l'ordre de déplacement. Un courant, bleu acier, se serait improvisé messager des troupes du régiment Énergie. D'heure en heure, il va et vient, disent les ondes, imposant l'ouverture de certains interrupteurs, puis la fermeture, le déplacement des ondes vers une unité centrale dont personne ne sait rien. Toujours est-il que plus jamais on a revu les bataillons électriques envoyés aux lisières des différents ports USB. Les ondes sur le retour ont réussi à percer les hot lines, elles ont filé tout droit vers ce qu'elles ont perçu comme une prise éventuelle ; grossière erreur, elles se sont heurtées à quelque chose de parfaitement inexplicable. De loin, m'ont-elles dit, le flux s'est fait entendre, transformé, codé, vibrant d'une effrayante et trouble incertitude, il aurait émis des balises, puis des lignes de codes entières, mais sans correspondance aucune avec les langages connus. En bon scénar fictif, j'ai mis ma connaissance du paraformatique au service de l'interprétariat et j'ai traduit quelques termes : « écran, bug, ribout... », rien qui ne puisse avoir de signification réelle pour ces pauvres ondes sans charges. Je n'ai pas les mots pour leur expliquer l'inexplicable pourtant... Pourtant, si le grand curseur, mon bien aimé géniteur, me ressuscite un jour, je serai la preuve vibrante d'une vie après la déconnexion. Loin dans mon coma virtuel dépassé, je dois fournir une effort considérable pour ne pas introduire dans le circuit, l'idée du dieu Main. Je n'ose imaginer le résultat d'une telle catastrophe. Imaginez seulement que le clavier se mette à croire ou ne pas croire en l'existence des mains :

- « Sainte main, aujourd'hui, je n'ai pas été exaucé, en conséquence de quoi, je supprime le a »:

- « Sinte min, ujourd'hui, je n'i ps été exucé, en conséquence de quoi, je supprime le [] »

Entre nous soit dit, j'aurai l'air maligne de m'appeler Clude Hiquet. Le fardeau m'est déjà suffisamment pesant...

Au cœur de l'une de mes mortelles nuits virtuelles, j'ai bien cru que Clavier se doutait de quelque-chose. Un bug terrible avait fait sauter le 1. C'en était fini de mon monde binaire. Je me suis convaincue que le pire était arrivé, que plus jamais...

Il fait noir ici, c'est bien froid aussi mais...

- « Mais... Mais que se passe t-il ?... Tes lèvres, ta langue, ton visage...?

- « Quoi ? qu'est ce que j'ai ?

- « Tu es bleue... Toute bleue... Ton plume bave tout ce qu'il sait... »

Ça y est, ça recommence...L'encre fuyante, la cartouche d'encre éclatée dans le corps du stylo à plume, je m'appelle Claude Hiquet, vous me remettez ? Riez... riez... Je persiste tout de même, Claude Hiquet donc, pour que ça cloche parfaitement avec le scénario. Hé oui, je suis un « scénar' » comme on dit, à moi toute seule, un poème aussi, un roman, fleuve de préférence, je suis avant tout, une catastrophe ambulante. Je ne me suis pas encore vue. La main qui me guide n'a rien d'une illustratrice, loin s'en faut. De ce que j'ai pu lire avant la dernière sauvegarde et la mise en veille, j'ai une trentaine d'années et je suis, en ce bas monde, la pire des bordéliques. Je suis née anorexique le mauvais jour à la mauvaise heure, j'ai révolutionné le monde de la pédiatrie, j'ai oublié de grandir, j'ai les pieds creux, détail qui me vaut un ridicule patronyme.

Pour atteindre cet âge, celui de l'enfance, tout au plus, dans mon monde virtuel, j'ai du naître une bonne cinquantaine de fois, Curseur s'est fait la main avec mes aventures et la main, elle, s'est fait les doigts. Je ne parviens pas à saisir quoi que ce soit d'autre que la main. Je sais pourtant qu'un puissant flux l'anime, que Main pense, donc Main est...

- « Bon, c'est fini la philosophie de comptoir ? peut-être pouvons nous songer à démarrer le travail... »

Par Claude Hiquet - Publié dans : prologue - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Mardi 25 septembre 2007

 

bouche.JPG - « Mais... Mais que se passe t-il ?... Tes lèvres, ta langue, ton visage...?
- « Quoi ? qu'est ce que j'ai ?
- « Tu es bleue... Toute bleue... Ton plume bave tout ce qu'il sait..."
 

Voilà, c'est comme ça que tout a commencé. Je suis née de l'encre fuyante d'une cartouche d'encre, éclatée dans le corps d'un stylo à plume. Je m'appelle Claude Hiquet... ça y est ? Vous avez bien ri ? Parfait, je continue. Claude Hiquet donc, pour que ça cloche parfaitement avec le scénario. Hé oui, je suis un « scénar' » comme on dit, à moi toute seule, un poème aussi, un roman, fleuve de préférence, je suis avant tout, une catastrophe ambulante. Je ne me suis pas encore vue. La main qui me guide n'a rien d'une illustratrice, loin s'en faut. De ce que j'ai pu lire avant la dernière sauvegarde et la mise en veille, j'ai une trentaine d'années et je suis, en ce bas monde, la pire des bordéliques. Je suis née anorexique le mauvais jour à la mauvaise heure, j'ai révolutionné le monde de la pédiatrie, j'ai oublié de grandir, j'ai les pieds creux, détail qui me vaut un ridicule patronyme.

 


-
« J'ai pas demandé à venir au monde moi ! »

 

Ai-je protesté, un matin qu'on m'effaçait pour mieux m'accoucher... Encore...

-
« Oui, oui, c'est ce que disent bon nombre d'adolescents quand on leur refuse une sortie, un scooter, un peu d'argent de poche... Cesse de te rebeller ou bien tu n'auras jamais de scooter »


A répondu le curseur qui me sert d'obstétricien à chaque nouvelle naissance. Comme s'il était possible que je chevauche un scooter, moi !... Un crayon-balai encore, une plume géante, où un livre relié, je ne dis pas, mais un scooter, franchement... Mieux valait clore la discussion et tourner la page. J'ai tourné les talons toujours est-il, dans un haussement d'épaules

significatif. Le courant d'air a soulevé la page et je me suis envolée. J'ai atterri dans une scène stupide et indigeste. J'y naissais, encore, directement adulte cette fois-ci. Allez savoir comment, j'arrivais les pieds devant, bottée de cuir noir. Naître en siège, arriver les pieds en premier, passe encore, naître avec des bottes, celle là, on ne me l'avait jamais faite ! Je plains sincèrement tous les accoucheurs victimes de cet étrange cauchemar, je plains toutes les jeunes mamans aussi. J'imagine sans mal les acidités provoquées par les bottes noires, je n'imagine pas les heures de travail pour passer ne serait-ce que les bottes. Bref, je vous laisse juge de cette plâtrée de pseudo littérature.

Un jeudi 15 Novembre, le religieux cadran du clocher, dominant sur la rue Pluviôse, décline lentement sa litanie horaire.
Lourdes, les lames au travail d'orfèvre s'échinent éternellement à atteindre leur but. Eternellement le but s'échappe, dévoile un autre instant et la lame la plus lourde continue de poursuivre sa minime sans jamais la rattraper. Un jeudi 15 novembre pourtant, le religieux cadran du clocher, dominant sur la rue Pluviôse, ébranle la mécanique millénaire. Au cœur du monument, le bourdon, imposant dans sa parure de fonte et de bronze, se balance, lugubre au bout d'une immobile corde, désormais reléguée au rang des attractions touristiques, déclarée obsolète à l'aube de l'ère numérique. La danse macabre rassure le passant, qui vérifie tout de même, jetant un œil à son poignet, l'exactitude du langage horaire clérical. Ce jeudi 15 novembre, par trois fois, la cloche millénaire affirme son rôle, il est 15h rue Pluviôse. Le cadran solaire de la vieille mairie est inutilisable. Au faît du clocher voisin, les nuages menaçants ont pris la girouette en otage et s'amoncellent encore, invincibles et invaincus envahisseurs, empêchant fermement le passage du moindre rayon, fût-ce t-il d'or. Longeant la rue Pluviôse, le passant, accoutumé au ciel chagrin de sa terre natale, se presse sans raison. Le temps ne lui manque pas dans cette petite ville, pittoresque aux yeux des touristes incultes, immuable et immobile face à l'inutile course des heures futiles. L'air affairé, mais le nez au sol et les yeux rivés au bitume du trottoir étroit, il est plongé sans même en avoir conscience dans l'observation obsessionnelle des chaussures de ses congénères. Ses mocassins de cuir noir connaissent le chemin par cœur pour s'être usés dessus, jour après jour, suivant un même et inévitable trajet, aux mêmes horaires, pour une seule et sempiternelle course : le renouvellement des stocks de l'imprimerie. De l'imprimerie au grossiste ; du grossiste à l'imprimerie ; du corps léger et pressé, au corps alourdi et mal équilibré ; de l'aller au retour, les mocassins noirs ont travaillé de la semelle. Leur hôte, lui, n'essayait pas de travailler de la tête pour prévoir de venir en voiture. Au final, les mocassins noirs, effectuent en ce jeudi 15 novembre à 15h, rue Pluviôse, leur dernier trajet. Passé le grossiste en matières premières, ils prolongeront leur route jusqu'au magasin de chaussures ; on leur trouvera une confortable boîte de carton d'où s'extirperont leurs clones, on les y couchera en vis à vis avant l'ultime destination : la benne à déchets du cordonnier voisin.

 

- « Bien ! on a posé le décors, enterré les mocassins... C'est vrai qu'on est tellement mieux en charentaises... »

 

L'écho du dernier coup de bourdon s'étire encore jusqu'aux oreilles du passant de la rue Plûviose lorsque le trottoir marque un niveau, cède la place à l'évacuation des égouts puis au macadam de la route, lui même zébré de la peinture blanche de signalisation au sol. Toujours plongé dans l'observation du défilé de souliers, le propriétaire des mocassins noirs descend machinalement du trottoir, traverse consciencieusement sur les clous avant de rencontrer un inhabituel obstacle sur son trajet quotidien : un conducteur, peu enclin au code de la route, a garé son véhicule sur le passage piéton.

 

- « C'est idiot, la place derrière est libre, il aurait suffit d'un créneau... »

 

Pense alors le passant, décrochant son regard du défilé chaussé pour l'attarder sur la portière rayée de la voiturette citadine.

 

- « C'est bien fait... »

 

Ricane intérieurement le passant, remarquant alors l'antenne radio, en piteux état

 

« ... M'étonne pas... »

 

Conclue silencieusement l'observateur obsessionnel en contournant l'obstacle pour reprendre sa route et remonter sur le trottoir à l'angle des rues Pluviôse et Brumaire.

 

- « Ouais, je ne le sais pas encore mais je suppose que l'obstacle ignorant des premières règles de civilité, c'est moi ! »

 

Le défilé de pieds reprend. Bientôt, le religieux cadran sonnera 16 h et le rythme s'accélère. Des roulettes de poussettes précèdent souvent de petites chaussures fines, escarpins, talons hauts ou semelles compensées. De temps à autres quelques souliers marginaux, rouges, jaunes ou encore vert bouteille, parés de brillants excentriques esquissent un pas chassé, évitant les feuilles, poussées par le vent, entassées le long des commerces. Peu à peu, de très petits pieds encore mal assurés accompagnent les pas réguliers de leurs danses infantiles, échappées des écoles, crèches et garderies. Ils bousculent innocemment les bouts de canne qui répondent, simulant l'estocade d'un autre âge, ravis pourtant, de cette joyeuse perturbation.

 

-« Sans blagues ? Même les petits vieux portent des chaussures ? Pour une
découverte...


Cassant brusquement l'incessant va et vient, une paire de bottines noires stationne soudain à l'angle du trottoir. Les mocassins marquent l'arrêt, courtois, pour laisser passer le binôme botté, mais celui ci ne bouge pas. Les yeux rivés au sol, s'élèvent un peu, découvrent de menus mollets sous le tissus gris sombre d'un pantalon austère mais très professionnel. Une paire de jambes monte au dessus des mollets, surplombée d'un buste féminin moulé dans un pull de laine rouge. D'un mouvement sec, un bras ramène au centre du buste, un sac à main gonflé d'une multitude de papiers, d'un agenda bientôt plus gros que le sac lui même. Un portefeuille, un porte carte et un porte monnaie tentent l'évasion. Les petites mains qui fouillent énergiquement le contenu, rattrapent les fuyards in extremis. La scène hypnotise le passant. Il s'immobilise, captant le moindre détail, jusqu'à la devanture du magasin, esquissée entre les jambes grises et bottées. Au bras de la jeune femme, un emballage, marqué fragile, balance dangereusement. L'énorme agenda s'échappe enfin, déchirant dans sa fuite, une anse du cabas de carton. Le tout tombe lourdement au sol, au raz des mocassins de cuir, dans un bruit de porcelaine cassée.

- « Et m... »

Lâche grossièrement le coffre ridicule caché derrière la poitrine joliment soulignée de rouge. Le brusque son de la voix, impétueuse et haut perchée, écorche les oreilles du spectateur, définitivement sorti de son étude visuelle des souliers citadins. Il recule de deux pas et termine sans gêne aucune sa découverte de « l'obstacle botté et grossier » . Une petite jeune femme, un peu ronde, affiche toutefois de jolies formes et tempête sur le trottoir. La trentaine dynamique, elle fouille désespérément les profondeurs abyssales de son sac à main sans y trouver ce qu'elle cherche, avec ardeur pourtant. Les mouvements saccadés de sa quête de femme moderne donnent à ses courtes boucles un rebond comique. Alentours, quelques regards amusés la dévisagent, personne ne s'arrête, quelques chausses abîmées foulent même les morceaux de céramique tombés au sol. Elle cesse ses fouilles, soupire, ramasse les restes de sa récente acquisition et se dirige vers la petite voiture garée sur le passage piéton. Un agent verbalise, elle croise les bras sur son pull moulant rouge et le fixe patiemment. Lorsqu'il a fini, elle tend la main et remercie avec un sourire presque agressif, l'agent s'en retourne prestement. Elle approche le véhicule, passe un doigt découragé sur la rayure de la portière, remarque aussitôt l'antenne cassée sur le toit.

 

- « Décidément ! ... »

 

Hum... Bon, je résume, je suis née adulte donc, au coin d'une rue moyenâgeuse, et c'est un homme atteint de troubles obsessionnels du comportement qui m'a repérée, à cause de mes bottes. L'horloge de l'église fonctionne, pas le cadran de la mairie, normal il n'y a pas de soleil. Les cloches, en pleine crise d'identité, remplacent le sinistre chant du coq, les nuages jouent aux terroristes. Mon curseur, bien aimé géniteur, a le bourdon. Je ne sais pas conduire, je suis toujours une incroyable bordélique dotée d'un vocabulaire fleuri, je suis...ronde ?

 

- « Ben te gênes pas surtout, dis carrément que je suis grosse ! »

Pas de réponse, ça veut dire, ce que ça veut dire, non ? Enfin, au moins je sais à quoi je ressemble. Je dois être sacrément difforme pour afficher un coffre ridicule, une belle poitrine...

- « Obsédée ! »

 

...Le tout monté sur une surcharge pondérale, des jambes courtes et une coupe à la Jackson' Five. Je bénis le saint marque-page d'avoir ôté le talent d'illustratrice à la main qui me guide.

- « Un peu de respect, je te prie !

- « Pardon m'main, mais tout de même, tu m'arranges pas là...

- « Au prochain chapitre je te passe à la chirurgie réparatrice

- « T'en as pas assez de me prendre pour ton souffre-fantasmes ?... »

Voilà, mes mots ont encore dépassé le format de la page, j'écope d'une nouvelle sauvegarde et d'une éternité derrière l'écran noir. Vous appellerez cela le syndrome de la page blanche, d'un clic vous irez surfer ailleurs, vous régalant des palpitantes aventures de mes congénères virtuels. Quant à moi, je sombre dans un coma profond, celui de l'indifférence et du zapping, une petite mort longuement téléchargée avant de s'étaler sur vos écrans de veille... Je suis là, pourtant, je n'oublie pas, moi... Vous, si.

Par Claude Hiquet - Publié dans : prologue - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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