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Les pieds dans les étriers et la tête proche de l'implosion, les mains broyeuses définitivement grippées sur leurs
dernières victimes, les mains broyées d'un inquiet géniteur, tel fût le premier décors posé pour une naissance imminente. Un ciel chagrin toute la journée, une température infernale, le
stationnement soudain de nébuleuses noires au dessus de la clinique, voilà pour le climat. Serait-ce une fille ou un garçon ? A cette heure on ne se pose plus la question, on l'appellera Claude,
c'est écrit, prénom androgyne, pour éviter les quiproquos. Surnom : Claudine pour une fille, Claudo pour un garçon. Son patronyme, c'est vrai, personne n'y pensa, ni avant, ni après. Hiquet, 3è
du nom, Claude Hiquet, donc, prédestinée à venir au monde avec les pieds creux. On appellera pédiatre, dans un premier temps, le savant génial et inventeur des bottes à pieds creux, en
vieillissant, il prendra le titre d'orthopédiste.
Mais quel est ce tremblement ? De terre ou de ciel, rien ni personne ne l'ignore plus, les éléments se haïssent en ce printemps tardif. Les eaux débordent et les fleuves sortent de leurs lits, les terres rentrent les épaules craignant que le ciel ne leur tombe dessus, les ondes s'affrontent en haut lieu, première étincelle, faute de poudre, c'est le feu qui prend de suite au dessus des villes et campagnes. Les nébuleuses, en mouvement spontané, s'entrechoquent, roulement de cymbales, éclair, terrible, luisant, déchire l'univers, frappe les cimes des arbres, les branches, les premiers toits, ricoche sur on ne sait quoi et percute de plein fouet les vitres médicales de la clinique.
Ainsi naquit Claude Hiquet, déboulant de cette inexplicable décharge, dans la salle de travail, heurtant les étriers de ses pieds creux et surprenant sur la page blanche, un curseur impuissant mais décrété bien aimé géniteur.
L'avènement électrise la maternité toute entière. Dans la pouponnière, la jeune classe hurle en concert, soulignant son intérêt premier pour l'un de ses semblables. Les bras maternels et puériculteurs bercent, chantent, tètent, changent, sortent, reviennent, fatiguent, pleurent, c'est la fête des mères alors on apporte des fleurs, on adoucit les mœurs de tout ce qui passe pour être couleurs. L'harmonie intègre peu à peu les lieux. On décide pour conclure l'œuvre magistralement orchestrée, d'emmener Claude faire le tour des berceaux, le temps de rafraîchir les mains broyeuses de sa douce maman, illustratrice de talent, à ses heures perdues, légataire à son enfant, de sa passion pour les pinceaux et palettes vives. Claude Hiquet hérite dés ses premières heures d'une touche impressionniste, venant au monde tachée de son et dotée d'une rayonnante chevelure, orange. Les locataires des bulles l'accueillent avec des sourires moqueurs, à défaut de fou-rires néo-natals. Claude Hiquet fomente vengeance. A peine sortie des bras puériculteurs, elle exprime avec virulence et force décibels son refus tout net, d'accepter quoi que ce soit, désormais, venant de l'extérieur. Elle rejette jusqu'au lait maternel, déclenchant pour le coup, le tout premier choc pédiatrique. On penche sur la poupée de son et de feu, les stéthoscopes méticuleux de tout le corps savant. On décrète une anorexie du nourrisson et on arrache aux mains impressionnistes mais non moins maternelles, l'enfant venue du ciel en colère. En nourrice, Claude Hiquet passe ses sept premiers jours de création : six jours à refuser tout élément extérieur, à se défaire de l'intérieur, à dépérir, à pétrir les nerfs déjà mis à rude épreuve d'une périssable nourrice, à piétiner dans le vide, à battre l'air de ses pieds creux... Le septième jour... Elle se repose. Le silence est d'or, propice à la réflexion, le corps savant se penche un peu plus, retrousse ses babines de chercheur fou, inspecte sa nouvelle proie cobaye et teste sans conscience des conséquences l'E.N.H.I. (Enfant Hurlant Non Identifié). Claude Hiquet, prédestinée à naître avec des pieds creux, devrait aussi sourire jaune, de ses futures quenottes, définitivement empreintes des traces indélébiles d'un inutile antibiotique anti inexistante anorexie.
La poupée de son et de feu rendue à sa mère, la sinistrose stoppe net son avancée en territoire ennemie. On constate, avec force analyse et synthèse médicale, qu'il n'est rien de meilleur pour rosir encore les petons creux, qu'une cure de carottes mixées. La maternité se tord de rire, le corps savant, le rouge au front, s'éclipse. En cuisine, on pèle, on lave, on cuit, on mixe orange la soupe miraculeuse. Dans un fût de verre rutilant et surplombé d'une appétissante tétine, on amène le précieux liquide, on en gave l'enfant, tant et si bien que de la tête aux pieds (creux), en passant par la chevelure flamboyante, Claude Hiquet, de plaisir, vire du vert au roux et ingurgite sans dégurgiter sa semaine de carence alimentaire.
Ainsi naquit Claude Hiquet, une nuit d'orage, avec les pieds
creux, les cheveux rouille et le sourire jaune.
- « Et c'est moi ça ? multicolore, limite handicapée, déferlante hurlante...
- « Déferlantehurlante, mot compte triple, tu m'ôtes l'écrit de la plume, je te cherchais un qualificatif
justement
- « Mais que veux tu que je devienne avec une
trombine pareille, colère à moi toute seule à peine sortie de la page !
- « Mais non, pas colère, aimable, les carottes ça rend aimable
- « Tu es Claude Hiquet pour que ça cloche parfaitement avec le scénario
- « Riez, riez... »