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- « Voilà,
voilà, ça vient, moi, bonne étoile, je rhabille de pied en cap. Un p'tit coup de sainte balayette et fini les calamités qui brisèrent dans les Alpes
Bavaroises, la cheville du bon docteur Martens. Un peu de sommeil réparateur, puisque la nuit porte conseil et voici la géniale invention, la chaussure très laide mais très confortable, conçue
dans de vieux pneus (d'où l'expression « c'est dans les vieux pneus qu'on fait les meilleures pompes »), et faite pour accompagner les binômes pédestres et claudiquant, quelle félicité
! Une petite filante d'années, et ces vilaines chausses, reconnues pour leur confort, le sont aussi pour leur laideur. Les laids, cheveux dressés à l'iroquois, multicolore flachi de préférence,
perfecto usé et piercing craignos, marchent comme un seul homme chaussés de Doc Martens, trimbalant leur symbole social, préférant quelle insulte, la paix et l'égalité, au profit inégalé. Encore
une petite filante et la marginalité n'a plus court mais les Docs restent. Des planches des music-hall au parvis du Vatican, en passant par les scènes rock and roll, hard rock, voire carrément
star ac, les pieds les plus usés retrouvent une deuxième jeunesse et les bottes de sept lieues peuvent aller se rhabiller, même l'ogre pieds-nus a fini par bouffer le petit poucet pour lui piquer
ses Docs.
-
« Bravo ! Superbe exposé ! Et moi dans tout ça ?
- « Ah oui, j'oubliais... »
Non plus un, donc, mais deux vilains, très vilains petits canards allaient claudiquant dans la cour de l'école maternelle. A coup de lacets éternellement défaits, à coup de pieds creux, à coups de bas en harmonie certaine avec leur laideur perpétuelle, ils évoluaient, lourds et gauches, dans un univers où, déjà, l'enfer des marques laissait poindre les premières flammèches d'un brasier que les prochaines décennies ne maîtriseraient plus.
Objet de toutes les curiosités, des plus
naturelles aux plus mesquines, les pieds de Claude Hiquet, recueillirent, tout au long des années de primaires, d'innombrables sobriquets. « Panards, péniches, pieds bot, pied de biche ou
pied de cochon, voire carrément pied de poule ». Pour son entrée au collège, papa, décidément super cool, attribua à sa fille, une éminente responsabilité : se cirer les pompes, elle même.
Aussitôt demandé, aussitôt fait, Claude Hiquet prit la décision de ne plus jamais, jamais, ne serait-ce qu'effleurer un tube de cirage ou une brosse à reluire. Désormais, la poussière serait le
nouvel attribut de ses horribles avatars, une oeuvre sans précédent dans le monde du « crad ». Des semaines durant, Claude Hiquet traîna donc, non sans une certaine fierté, ses pieds
atrophiés, dans les allées terreuses des squares en automne, dans la poudre rouge de la cour du collège, dans les tas de feuilles mortes, dans tout ce qui, de près ou de loin, s'apparentait à un
nouveau moyen de grimer d'affreuses et orthopédiques chaussures. De mois en mois, les caches-pieds en question subissaient au quotidien, une démarche volontairement grunge, très stylée aux yeux
du monde adolescent, à la limite de l'affront face à la société bien-pensante. L'hiver venu, le gel et la neige eurent raison d'une première et coûteuse paire de chaussures orthopédiques. Au nom
d'un certain trou dans certaines caisses liées au remboursement des soins médicaux, on refusa à Claude Hiquet le financement d'une deuxième paire pour une seule et même année. Papa cool et maman
poule eurent beau contester qu'une adolescente ne peut sans traumatisme psychologique grave, porter les mêmes et horribles godasses d'un bout de l'année à l'autre, rien n'y fit.
- « C'est comme ça ma brave dame, estimez-vous heureuse, outre-manche on n'a pas de sécurité sociale... »
Telle fut l'unique et pauvre conclusion d'un agent stoïque et imperturbable face aux larmes de crocodiles de la troupe Hiquet. Ors, outre-manche, justement, la fureur laide envahissait sans vergogne les rues de Picadilly. Pour une paire de pompe, qui d'autre que Claude Hiquet pourrait se vanter d'avoir affronté les flots déchaînés ? Ni une ni deux, on laissa la verte adolescente sur le pont d'un navire. Papa cool et maman poule, très fiers de leur progéniture partie à l'aventure, chasser la mode des chausses à coques, se gargariseront longtemps d'avoir poussé leur déferlante hurlante vers les côtes voisines. Pensez-donc, un voyage linguistique, un apprentissage de la mer, le tout pour le prix modique d'une paire de chaussures décadentes et... D'une semaine de vacances... « Le pied » pensaient les heureux et prévoyants parents sans jamais chercher le mauvais jeu de mot. Nul ne sait encore à cette heure si Claude Hiquet prit son pied. Toujours est-il qu'elle revint, la semaine suivante, chaussée de Docs coquées. Sur les docks justement, on la repéra dés l'ancre jetée, à sa jolie teinte verte, assortie à la couleur de la mer et... de ses croquenots flambant neufs. Le mal de mer passé, une filante d'année s'écoula et Claude Hiquet ne quitta plus jamais ses chaussures orthopédiques, à la mode enfin, dans ce nouvel enfer des marques les plus laides.
Ainsi chaussa t-on Claude Hiquet, à la mode s'il vous plaît, dissimulant pour un temps, les calamiteuses cavités de ses pieds creux
" Voilà c'est comme ça que j'ai commencé de marcher droit, presque prête à rentrer dans le moule si tant est qu'un moule à ma mesure ait jamais existé, chaussée coquée, mais dégoulinant toujours d'un plume au supplice, d'une main en plein sevrage national, gouvernemental, excécrable...
Ainsi chaussa t-on Claude Hiquet, à la mode s'il vous
plaît...